Corruption au Togo : Un goulot d’environ 10 milliards de francs Cfa. Ministres, préfets et magistrats dans le viseur

Selon les résultats d’une étude sur la perception et le coût de la corruption menée conjointement par la Haute autorité de prévention et de lutte contre la corruption et les infractions assimilées (HAPLUCIA) et l’Institut national de la statistique et des études économiques et démographiques (INSEED), auprès de menée de décembre à janvier auprès de 400 petites sociétés et 2645 personnes, présentés jeudi dernier à Lomé, la corruption coûte au contribuable (particuliers et entreprises) annuellement une enveloppe d’environ 10 milliards de pots-de-vin. Et pourtant malgré les campagnes de sensibilisation initiées par les pouvoirs publics, 97,4%  de victimes ou témoins sont réticents à dénoncer les cas quand ils surviennent. « Ces données illustrent bien ce phénomène qui est très répandu dans notre pays », déploré le président de la HAPLUCIA, Essohana Wiyao.

Du 17 décembre 2019 au 3 janvier 2020, une étude sur la perception et le coût de la corruption au Togo (EPCCT) a été réalisée, sur le plan quantitatif et qualitatif pour le compte de HAPLUCIA. L’objectif était pour l’institution de disposer de données de base et d’indicateurs fiables et récents sur le phénomène de corruption au Togo.

Ainsi, il en ressort que sur cette période que le montant total cumulé de pots-de-vin versés par les populations aux agents et entreprises publics est d’environ 10 milliards de francs Cfa, à raison de 7,9 milliards de francs Cfa payés par les individus et 2,1 milliards de francs Cfa par les entreprises. Les trois quarts (75,9%) de ce montant sont versés par des résidents de la capitale Lomé, soit environ 6 milliards de francs Cfa.

A l’analyse des données recueillies, on retient qu’environ 40% de la population trouve que les services d’établissement de documents d’identité, les services publics de santé (39,6%), les services financiers et comptables (37,5%), les services du fisc et du cadastre (35,9%), voire le gouvernement (37,2%) sont fréquemment sujets à des pratiques de corruption.

S’agissant des entreprises, les unités formelles (81,3%) comme informelles (78,7%) classent le phénomène de corruption au premier rang des obstacles majeurs au climat des affaires au Togo. Pour plus de trois entreprises sur dix (35,6%), le phénomène de la corruption est très fréquent ou assez fréquent (25,4%) au niveau du dédouanement des marchandises.

Sur la base des expériences des usagers des services publics, les agents des services d’immatriculation des engins ou de permis de conduire (32,0%), les agents de police (28,5%), les agents de service d’immigration, les juges et les agents des services fonciers et domaniaux (23,0%) sont les fonctionnaires qui ont plus reçu de cadeaux des usagers au cours des douze derniers mois.

La demande de délivrance de documents d’identité (28,1%), la demande de soins de santé (visite médicale, examen ou intervention) (18,7%) et la délivrance de documents administratifs (18,1%) engendrent le plus le payement de frais supplémentaires. Respectivement 19,1% et 5,1% de la population estiment que les pratiques de corruption surviennent fréquemment ou très fréquemment dans les écoles publiques.

A l’opposé, la police ou la gendarmerie et la justice paraissent être les institutions les plus corrompues au regard des proportions élevées de la survenance fréquente (respectivement 43,4% et 40,4%) et très fréquente (respectivement 33,3% et 35,4%) des pratiques de corruption.

Les formes les plus prépondérantes sont des dons en échange d’un poste pour un membre de la famille (21,3%) ou un ami (44,2%) et le don en argent.

De même, la demande de l’argent à un usager pour accélérer les procédures d’obtention d’un dossier et l’utilisation de sa position pour influencer l’attribution de contrats à des amis ou à des parents du secteur privé surviennent fréquemment ou très fréquemment ; les proportions sont de 43,0% et 17,4% pour l’accélération des procédures d’obtention d’un dossier et de 42,4% et 17,0% pour l’attribution de contrats.

Les entreprises aussi ne dénoncent pas les faits de corruption.  25,1% des entreprises pensent que c’est inutile et que personne ne s’en soucierait ; pour 19,1% des entreprises, donner ou faire des cadeaux est une pratique courante. On note également que la pratique de corruption par l’offre de cadeau à l’employé est très faible parmi ceux qui ont eu accès aux services privés : 4,5% à l’égard des enseignants et 3,9% pour les médecins du privé.

Aucun cadeau n’a été offert aux salariés de banque et d’assurance privée.

Par rapport au milieu de résidence, les entreprises des «autres milieux urbains» qui ont été obligées d’offrir un cadeau l’ont fait essentiellement en contrepartie des procédures de dédouanement des marchandises (42,3%). Pour celles exerçant dans l’agglomération de Lomé, 31,2% l’ont fait pour les procédures relatives à la santé et à la sécurité des travailleurs, 16,9% pendant le dédouanement des marchandises et 15,9% au moment des procédures judiciaires. Pour le milieu rural, c’est beaucoup plus pour des connexions à des services publics (70%).

Comme raisons évoquées pour le payement d’un pot-de-vin, les  personnes interrogées considèrent comme courante, voire normale, le fait de payer ou d’offrir des cadeaux à des fonctionnaires, et aussi par l’inaction des services habilités à lutter contre l’impunité et la corruption. Ainsi pour ces dernières, cet acte vise à accélérer une procédure (47,9%), à éviter de payer une amende (22,0%) ou encore n’a aucun but spécifique (10,1%).

La corruption fait intervenir, d’un côté, les initiateurs constitués de riches (77,2%), des hommes puissants tels que les ministres, les préfets ou les magistrats (57,2%), de l’autre, les composantes de la société qui cèdent le plus à la corruption tels que les agents de la justice (70,0%) et les financiers ou comptables (43,3%).

Les principales causes du phénomène au Togo sont la pauvreté (77,0%), suivie des faibles salaires ou revenus (56,1%), la cupidité (27,7%), l’impunité (30,5%), la mauvaise application des lois (18,5%), la banalisation des actes de corruption (14,4%), l’ignorance des textes règlementaires (11,1%), la lenteur administrative (16,2%), l’incivisme (10,3%).

Somme toute, cette étude montre à suffisance que la corruption est bien ancrée dans mœurs des Togolais. Loin de ne servir qu’à actualiser le plan stratégique 2019-2023 de la HAPLUCIA, ces résultats doivent contribuer à asseoir des stratégies et politiques de lutte contre la corruption dans l’optique d’assainir tant soit la société togolaise.

@macite.info

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